mardi 24 octobre 2017

Rengetsu la nonne poetesse

Nous ne pouvons pas arrêter la grêle,
mais nous pouvons être présentes

par Bonnie Myotai Treace

 

« L’un des plaisirs à découvrir les rares enseignements de femmes que nous trouvons dans l’histoire du Bouddhisme, » dit Bonnie Myotai Treace à propos de la nonne et poète Japonaise Rengetsu, « est de voir comment elles réagissent aux tragédies dans leurs vies et les transforment. C’est un rappel à la liberté qu’aucune circonstance ne peut nous enlever. »

Teapot Otagaki_Rengetsu

« L’alliance odorante de la fumée et de l’encens, le vent qui enveloppe une humble hutte, la présence tranquille d’une amie spirituelle généreuse et sereine : s’asseoir avec les poèmes de la nonne Bouddhiste Rengetsu, c’est permettre à une enseignante de plonger dans les abîmes de notre esprit. Cela a été ma pratique durant l’hiver, prendre quelques vers de Rengetsu inspirés par l’hiver, à partir de la traduction de John Stevens, Lotus Moon (Weatherhill, 1994), et rester avec eux, m’engager à les laisser me pénétrer quels que soient les enseignements qui se présentent durant cette période.

Maintenir cet engagement n’a pas toujours été aisé. Certains des écrits de Rengetsu sont d’une force telle qu’ils nous submergent immédiatement et attisent la sensation de confiance et d’humilité qui émerge naturellement lorsque l’excellence retient votre attention. Rien de plus vrai ou de plus sublime ne peut apparaître; l’agitation disparaît. Mais certains de ses vers, comme de nombreux koans classiques des recueils utilisés dans la formation au zen, tombent un peu à plat au départ et exigent des efforts pour s’ouvrir. Étant donné que l’engagement à toute pratique qu’elle soit, signifie ne pas passer à quelque chose de plus aisé lorsque cela devient plus difficile, le challenge a été de rester avec ceux-ci et de laisser à ses poèmes plus difficiles d’accès le temps de travailler sur le cœur et d’assouplir la pulsion de les rejeter et de continuer.

Née à la fin du dix-huitième siècle, Rengetsu a eu une vie qui aurait aisément pu être regardée comme tragique. Elle était la fille d’une courtisane et d’un samouraï, mais son père naturel l’a faite adopter par un prêtre laïque servant à Chionji, le temple directeur de la secte Bouddhiste de la Terre Pure. Le père adoptif de Rengetsu, Teruhisa semble lui avoir été entièrement dévoué. Il lui a enseigné les arts martiaux, la calligraphie et une certaine appréciation pour l’art et la littérature qui par la suite – d’une certaine manière – lui sauvera la vie. 

Durant plusieurs années, elle a été au service du seigneur de Kameoka, une ville à proximité de Kyoto, et a eu la chance de pouvoir y continuer son éducation classique durant son séjour. Stevens écrit, de manière charmante, « Rengetsu était tout aussi capable de repousser des intrus et de maîtriser des ivrognes ennuyeux que de faire de la poésie et de procéder à la cérémonie du thé. »

Mais les épreuves ont ensuite commencé à s’accumuler : Elle fut mariée, eut trois enfants qui dècédèrent en bas âge et se sépara de son mari qui la maltraitait et qui mourut également peu après. Elle se remaria et, alors qu’elle attendait leur second enfant, son mari tomba malade et décéda. Essayer d’imaginer, si vous le souhaitez, la vie de cette femme : 33 ans, deux jeunes enfants, ayant déjà fait l’expérience de plus de chagrins et de pertes que la plupart d’entre nous connaîtrons en l’espace de toute une vie. S’il existe une seule excuse pour se sentir dépassée et déprimée, sa vie en était certainement l’illustration.

L’un des plaisirs à découvrir les rares enseignements de femmes que nous trouvons dans l’histoire du Bouddhisme est de voir comment elles réagissent aux tragédies dans leurs vies et les transforment. C’est un rappel à la liberté qu’aucune circonstance ne peut nous enlever. Parce qu’en général leurs histoires sont moins accessibles – et parce que le luxe d’un entraînement religieux sérieux n’était pas si aisément à leur portée – trouver quelqu’un comme Rengetsu est un véritable cadeau. Elle a fait face à ce moment dans sa vie, alors que le désespoir aurait pu l’entraîner, lorsque l’impermanence l’avait quasiment dénudée jusqu’aux os, avec un cœur étincelant en dépit de tout. 

Elle est ordonnée, emmenant ses enfants avec elle pour vivre à Chionji avec Teruhisa, et pratique avec ferveur. Malgré tout, la mort ne la laissera pas en paix, et à l’âge de 41 ans, les enfants qui lui restaient et le père qu’elle avait aimé depuis son enfance l’avaient tous quitté pour l’autre monde. N’étant pas autorisée à rester à Chionji, elle dût trouver son chemin seule.

Elle est entrée dans un monde qui a tenté de la limiter sur la base de son sexe. Il est dit qu’elle a considéré un instant devenir maître de Go, un jeu auquel elle excellait, mais elle a pris conscience que peu d’élèves masculins seraient désireux de faire leur apprentissage avec une enseignante féminine. Elle s’est rapidement rendue compte que l’art serait sa voie et a commencé à faire de la poterie comme une sorte de méditation active, gravant un peu de poésie sur chaque pièce.

Avec le temps, son travail est devenu extrêmement populaire, au point qu’il lui était devenu nécessaire de ne jamais rester trop longtemps en un seul endroit, faute de quoi des foules commençaient à se rassembler autour d’elle. 

S’assimilant à un «nuage flottant» (pour reprendre la terminologie bouddhiste appelant communément les moines nouvellement ordonnés : « nuages et eau », voir plus loin), elle fut incroyablement prolifique, son travail devenant l’une des offrandes les plus généreuses d’une profonde pratique spirituelle dans l’histoire du Bouddhisme. 

À ce que l’on dit, elle était capable de réunir d’importantes sommes d’argent pour les victimes des désastres grâce à sa capacité d’être aussi à l’aise avec les hommes d’État et les grands artistes de son temps, qu’elle l’était durant ses méditations ou pendant qu’elle faisait de la poterie seule dans sa hutte. 

Lorsqu’elle décéda en 1875, à l’âge de 84 ans, elle laissa un héritage de plus de cinquante mille pièces de poteries, de calligraphies, de peintures et de poésies. Le souvenir qu’elle a laissé n’est pas celui d’une figure tragique, mais celui d’un être humain rare dont l’expression artistique semblait jaillir d’un puits sans fond de force et d’amour.

Les trois poèmes hivernaux de Rengetsu que j’aimerais vous faire connaître ont une qualité directe, sans artifice, comme la plupart de ses écrits. Et même si elle ne les organisait pas en séquences telles qu’elles apparaissent dans le livre de Steven, leur progression m’apparaît comme l’expression de son cheminement spirituel.

J’ai récemment conseillé à l’un de mes amis, confronté à l’angoisse de la page blanche, d’essayer le procédé que les romanciers utilisent pour poser un cadre à leurs histoires : « Chapitre 1 – dans lequel un homme part à la recherche d’une baleine. » Je vais maintenant mettre mon propre conseil en application: «Trois poèmes de Rengetsu – dans lequel il est fait référence à un cheminement spirituel, même si celui-ci n’est jamais clairement exprimé ; dans lequel ce qui est subtil et intuitif est immédiat et simple ; dans lequel ce qui est intérieur et privé est également la condition extérieure, l’expression publique. »

Confinement hivernal au village Shigaraki
La tempête de la nuit dernière a été violente
Comme je peux le constater ce matin
À l’épaisse couverture de neige
Me levant pour allumer les copeaux de bois
Dans le village solitaire de Shigaraki


Le village de Shigaraki est l’endroit où Rengetsu allait pour obtenir de l’argile pour sa poterie. C’est un poème simple, si merveilleux – une femme entre dans une hutte, elle vient de loin, elle a travaillé toute la journée. Les ténèbres arrivent. À l’aube elle voit la neige qui recouvre les collines et elle sait qu’il y a dû y avoir une tempête féroce durant la nuit. Elle allume le feu. Dans cette ainsité, tout est là.

Mais si nous restons avec le poème, nous pouvons nous observer en train de réfléchir au chemin que nous prenons pour trouver l’argile pour notre propre construction. Nous pouvons commencer à nous interroger sur l’éventualité de quitter la maison pour vivre seul. Durant notre ango – notre retraite estivale – au temple, on demande, par exemple,à chacune d’entre nous de quitter nos schémas familiers et d’intensifier notre pratique, autrement dit de résider en paix dans la suffisance de chaque instant, d’y construire notre cocon. Quand les monastiques sont ordonnés, c’est la même chose : nous devenons unsui, «nuages et eau», abandonnant les activités de notre vie qui sont auto-sécurisantes et nous donnant au chemin qui est par lui-même notre demeure. Donc quand la poétesse fait son pèlerinage à Shigaraki, aller avec elle, c’est épouser également ce chemin. Allons-nous y aller, ramasser l’argile pour notre véritable travail et nous installer dans l’instant?

Dans le village de Shigaraki, la poétesse s’éveille. Elle tire son inspiration de la preuve des réalités d’une nuit de tempête. Il est intéressant que, dans la tradition Bouddhiste, la nuit est souvent utilisée pour faire référence à une intimité totale, la réalité de l’unité, de la non-séparation du soi des choses. Dans la nuit ou « l’obscurité » il n’y a pas de distinction, de séparation entre celle qui voit et ce qui est vu. Selon les mots du Soutra du Cœur, c’est le temps de « pas d’œil, d’oreille, de nez, de langue, de corps, d’esprit. » Qu’est-ce que cette nuit ? Bien sûr, lorsque nombre d’entre nous commencent à ressentir la « violente tempête » de la nuit dans notre vie spirituelle, nous pouvons aspirer avant tout à être ailleurs. Au bord de l’abime, nous faisons un pas en arrière, nous nous efforçons de nous raccrocher à quelque chose de nous-mêmes.

N’avez-vous pas senti la résistance qui s’installe juste à l’instant de la percée? Là, en équilibre, la plupart d’entre nous ont toutes sortes d’arguments. « Je ne peux pas rester assis une minute de plus, » disons-nous. Où : «Je n’arrive pas à sentir ce koan.» Où : «Je ne sais pas comment aimer cette personne.» Le poème dirige vers une sorte de douce constance, l’allumage du feu. Occupez-vous seulement de l’instant présent. Entretenez les flammes quand elles vacillent. La poétesse tisonne les copeaux de bois; nous tisonnons notre vie pour trouver le centre chaud des choses. Qu’est-ce que ce centre ?

Maître Dogen écrit : « Lorsque le Dharma ne remplit pas entièrement votre corps et votre esprit, vous pensez que c’est déjà suffisant. Lorsque le Dharma remplit votre corps et votre esprit, vous comprenez qu’il manque quelque chose. » De quoi avons-nous besoin ? Le monde n’a jamais été plus dépendant que maintenant de celles qui vont véritablement poser cette question. Encouragez-vous toujours mutuellement à descendre en profondeur dans ce questionnement. Comment pouvez-vous servir? Que reste-t-il pour être vu?
Dogen continue : « Étudier la voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même. S’étudier soi-même, c’est oublier le soi, Oublier le soi c’est être confirmé par les dix mille choses (les dix mille choses est une expression chinoise signifiant l’univers). Être confirmé par les dix mille choses, c’est s’affranchir du corps et de l’esprit du moi ainsi que de ceux des autres. Aucune trace de réalisation ne demeure et cette absence de trace continue à l’infini. »

Le feu de notre liberté chauffera toujours la hutte, mais pour une raison ou une autre, nous n’allons pas le ressentir à moins de l’allumer. Et l’allumage de ce feu continue. Ce n’est pas chronométré, comme une journée de travail dont on attend impatiemment qu’elle s’achève. C’est un acte d’amour et, avant tout, hors du temps. Dans la pratique, arriver à ce point signifie que nous sommes libérés du sentiment d’être en retard ou de progresser trop lentement dans notre cheminement, ou que nous sommes douées spirituellement et que nous devrions avoir comme ambition de devenir enseignantes. C’est juste le moment d’allumer les copeaux de bois : finissez-en avec vous-même.

Dans la hutte, où elle est venue pour construire quelque chose, responsable du feu, consciente de la tempête de la nuit telle qu’elle a été révélée seulement au matin, la poétesse fait face au jour.

Une journée de grêle
Est-ce que le papier
Sur ma petite fenêtre de fortune
Va supporter les assauts des grêlons ?


Un poème dans lequel une femme, seule dans une hutte, se demande si sa petite fenêtre faite d’un fragile papier sera suffisamment résistante pour ne pas être arrachée par une longue journée de grêle battante. C’est assez simple : le son de ces lourdes pierres d’eau solide frappant encore et encore et encore, la fenêtre en papier résonnant à chaque coup, frémissant, offrant une barrière si mince contre la tempête.

Qu’est-ce que cette fenêtre de fortune – ce point de vue temporaire si vous le souhaitez ? La poétesse nous entraîne dans une journée au cours de laquelle la vulnérabilité fondamentale de notre position est une réalité viscérale. Elle nous invite à sentir, à entendre et à goûter le sentiment d’être vivant à l’instant présent. Comment vivons-nous avec l’impermanence ? En ajoutant une autre couche sur la fenêtre ? En priant pour des jours plus ensoleillés ? Nous ne pouvons pas arrêter la grêle, Rengetsu semble murmurer, mais nous pouvons être éveillées. Éveillées et en paix.

Comment trouver cette paix ?

Soyez vous-même. Soyez vous-même et vivez cette réalité sans limite de manière intime, généreuse et libre. Habituellement, si vous demandez à une personne qui elle est, vous obtiendrez probablement une liste : « J’ai fréquenté telle université, je suis marié(e) à telle personne, je sais comment faire une soupe, je suis bonne à ça, je suis mauvaise à ça, je sais faire ci, je sais faire ça. » Nous listons tous les agrégats, toutes les choses qui changent, tous les identités de fortune. Mais quelle est la véritable nature du soi ? Prendre conscience de la minceur de la barrière apparente entre l’extérieur et l’intérieur, se contenter de faire l’expérience de cette perméabilité. Que protégeons-nous ?
Un moine demanda à Maître Dongshan, « Lorsque viennent le chaud et le froid, comment pouvons-nous les éviter ? » Comment est-il possible de vivre dans un monde troublé, rempli d’horreurs, de souffrances, de changements, où nous ne pouvons pas nous agripper à ce qui est plaisant ni complètement fuir de ce qui est déplaisant ? Comment pouvons-nous éviter le chaud et le froid ? répondit Dongshan, « Va où il n’y a ni chaud, ni froid. »

Le moine l’implore alors, « Mais comment puis-je aller dans un endroit où il n’y a ni chaud ni froid ? » Dongshan répondit, «Lorsqu’il fait froid, le froid te tue. Lorsqu’il fait chaud, la chaleur te tue. » En d’autres termes, tue la séparation. Arrête de vivre dans l’angoisse de ce qui pourrait être et demeure en ce qui est.
Mais qu’en est-il de l’assaut des grêlons ? Quand ce qui nous frappe n’est pas uniquement la météo, mais quelque chose qui arrive avec l’intention de nous faire du mal, que faire alors ? Je trouve inspirant que Rengetsu n’ait perdu aucun des précieux moments dans son poème à maudire le ciel, ou à disséquer les causes de cette averse.

Pourquoi tant de gens essayent-ils de tuer tant d’autres gens ? Pourquoi y-a-t-il une telle cupidité ? Pourquoi le mal existe-t-il ? Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Nous devrions considérer comment une journée de grêle pourrait simplement, totalement être ça : une journée de grêle. À ne pas nier, ni craindre, ni s’en cacher.

Il existe une histoire à propos d’un vieux pêcheur en mer durant une journée très brumeuse. Tout d’un coup, cet autre bateau arrive et le heurte. Il passe les heures suivantes à renflouer son bateau là où il prend l’eau et à jurer contre ce marin qui ne devrait même pas être en mer, qui lui a ruiné sa journée, ruiné sa pêche, ruiné le repas de sa famille et son moyen d’existence. Plein de rage il travaille toute la matinée en jurant tandis que, graduellement, la brume commence à disparaître.

Tout d’un coup il s’aperçoit que ce qui l’a heurté n’était pas un bateau – c’était un rocher. Tout d’un coup, il regrette les heures passées en vain dans une telle colère, les oiseaux qu’il n’a pas entendus, la joie qu’il n’a pas ressentie.

Retraite montagneuse en hiver :
Les petits kakis du Japon séchant au-dehors
Sous les avant-toits de mon ermitage
Sont-ils en train de geler ce soir dans la tempête hivernale ?



Le dernier de nos trois poèmes nous ramène de nouveau à l’ermitage, avec la sensation de la vie sous ses avant-toits. Entrer dans l’ermitage, dans un sens nous entrons dans le cœur du Bouddhisme. Nous cessons d’attendre de la compagnie. Nous cessons d’avoir besoin des autres pour nous montrer ce qui est normal, pour savoir ce que nous devrions faire. Nous nous asseyons seules. C’est le premier geste d’enseignement du Bouddha : il a arrêté d’atermoyer, de chercher une autorité pour s’y soumettre. Il s’est simplement assis – dans sa propre vie, dans son propre esprit, dans ses propres conditions, avec son propre karma – et sa solitude en a été transformée. Le monde entier n’était pas exclu ; lorsqu’il s’est assis, le mur de séparation entre sa vie, son esprit, sa condition, son karma et ceux du monde est tombé. C’est le cœur de l’ermitage qui bat en chacun de nous. Nous devons seulement cesser d’avoir trop peur pour lui faire confiance.

La pratique est le chemin vers cette confiance. Elle commence lorsque nous arrêtons d’attendre que quelqu’un nous dise : voici le plan, voici la bonne chose à faire, voici l’acte de courage, d’attention, de gentillesse, de sagesse que tu peux réaliser. Chacune d’entre nous est porteuse de cette sagesse. Chacune d’entre nous en fait, est cette sagesse. Chacune d’entre nous peut totalement plonger au cœur de l’ermitage et poursuivre en lui. Nous n’avons pas besoin d’une autre vie, d’autres circonstances, d’une plus grande sagesse, d’une meilleure personnalité. Nous devons seulement prendre soin de la vie sous les avant-toits de cet ermitage incommensurable.

Comment ? En posant la question, nous sommes sur le chemin de la maison.
 »
Bonnie Myotai Treace
Bonnie Myotai Treace est l’héritière senior du Dharma de John Daido Loori Roshi. Elle est la vice-abbesse du Zen Mountain Monastery et la directrice spirituelle du Zen Center de New York City.

Source : Shambhala Sun, Mai 2004 – Traduction Bouddhisme au féminin

vendredi 22 septembre 2017

Toni Packer : Une vie en point d'interrogation


Toni Packer ne se décrivait pas comme bouddhiste, elle avait laissé derrière elle les rituels, les croyances et la hiérarchie traditionnels du Zen. Mais elle a dédié sa vie à l’exploration de la voie vers l’éveil.
Toni Packer était une perle rare. Je n’ai jamais rencontré un être humain plus sensible et plus tendre qu’elle. Elle était intensément passionnée par ce qu’elle appelait « le travail de l’instant présent, » qu’elle décrivait comme « une sorte d’écoute et d’ouverture profondes qui révèlent le pouvoir intense et le dynamisme de notre condition humaine, » parallèlement à la découverte d’un « silence—immobilité – espace interne/externe, dans lequel il n’y a aucun sens de séparation ou de limitation, intérieure ou extérieure. »
Toni était perspicace et s’exprimait d’une manière qui coupait à travers toutes les formes d’auto-illusion avec une clarté et une simplicité remarquables. Elle aimait écouter et regarder sans réponse ou formule, sans besoin de validation d’une autorité du passé. Tout ce qu’elle disait était frais parce qu’elle écrivait et parlait toujours à partir d’un état d’écoute plein de vitalité. Cette présence écoutante était au cœur de ses enseignements et de son travail.
Née en 1927, Toni, qui était à moitié juive, a grandi dans l’Allemagne d’Hitler. Apparemment, à cause de la prestigieuse carrière scientifique de son père, la famille a été épargnée par l’Holocauste, au moins jusqu’aux tous derniers instants. Mais si la guerre avait continué plus longtemps, ils auraient probablement été conduits vers les camps de la mort. Toni se rappelait clairement des raids aériens durant la guerre, des bombes qui tombaient à proximité, des immeubles en feu et de son père – qu’elle adorait – recroquevillé de terreur dans l’abri. Elle disait souvent que sa rencontre avec la profondeur de l’horreur générée par les hommes avait été le point de départ de sa recherche spirituelle.
Après la guerre, Toni a émigré en Suisse, où elle est tombée amoureuse d’un jeune objecteur de conscience appelé Kyle Packer. Le couple s’est marié et s’est finalement installé près de Buffalo, New York, où Kyle est devenu chef d’un établissement scolaire. Ils ont adopté un fils et, à la fin des années 60, Toni et Kyle ont commencé à pratiqué au Rochester Zen Center. Toni a rapidement grimpé les échelons et on lui a demandé de prendre la direction du centre lorsque son enseignant est parti à la retraite. Mais à l’époque, Toni remettait déjà en question la voie traditionnelle et avait découvert J. Krishnamurti dont la manière de voir les choses et le questionnement concordaient avec les siens. Finalement, en 1981, Toni a quitté le Rochester Zen Center et avec un certain nombre de ses étudiants, a fondé le Genesee Valley Zen Center. Ils ont acheté un terrain dans la campagne de Springwater, New York, à environ une heure au sud de Rochester, ont construit un centre de retraite à partir de rien et peu de temps après le nom a changé pour simplement devenir Springwater Center.
Toutes les formalités traditionnelles du Zen qui semblaient entraver la voie d’une écoute et d’une attention ouvertes ont été progressivement abandonnées et même si elle donnait des enseignements et conduisait des retraites, Toni se décrivait plus comme une amie que comme un maître. Durant les séances assises vous pouviez vous asseoir aussi bien dans des fauteuils ordinaires ou inclinables que sur des coussins de méditation et les discussions ouvertes en groupe faisaient partie de chaque retraite. Il n’y avait aucun rituel ou cérémonie, le jargon et la terminologie bouddhistes étaient remplacés par un langage séculier ordinaire et il n’y avait aucune pratique formelle dans le sens méthodologique habituel.

L’accent était mis sur la conscience, le questionnement, regarder et écouter, être attentif au moment présent, dévoiler et voir à travers les fausses séparations qui semblent nous diviser et nous mettre sous cloche – les images de nous-mêmes que nous protégeons et défendons, les manières que nous avons de nous identifier à certains groupes plutôt qu’à d’autres. Toni remettait tout en question avec l’esprit ouvert et rigoureux d’un scientifique. Elle ne se contentait jamais des conclusions de la veille ou n’arrêtait jamais de regarder les choses avec un œil nouveau. Elle nous invitait à regarder plus profondément dans notre souffrance humaine (colère, peur, dépendances, compulsions, quelle qu’elle soit) et à tout observer avec une curiosité et un intérêt dépourvus de jugement.
Pendant des décennies, Toni a dirigé environ huit retraites par an à Springwater et plusieurs autres chaque année en Europe et en Californie. Elle rencontrait les gens individuellement et ne manquait jamais de répondre aux lettres, elle écrivait des livres, était membre du conseil de surveillance et remplissait les fonctions de directrice du Centre. Elle travaillait sans relâche.
La souffrance n’était pas étrangère à Toni. Après le décès de Kyle, en 1999, Toni a été embarquée dans une descente de quatorze ans de douleurs chroniques sévères et de perte de mobilité croissante. Elle est devenue grabataire durant les dernières années de sa vie. Cela a été le genre de fin que la plupart d’entre nous appréhendent – perdre graduellement sa capacité à faire tout ce que vous aimez et tout ce qui vous a défini, être dépendant des autres, souffrir physiquement. C’est un bon rappel du fait qu’être éveillé ne signifie pas que vous allez vivre dans une béatitude permanente.
L’esprit veut habituellement des réponses rassurantes, qui lui feront se sentir bien, mais au lieu de cela Toni posait des questions. Elle nous invitait à vivre chaque moment tel qu’il était : « Peu importe l’état qui se présente à ce moment, peut-il n’y avoir que ça? Pas un mouvement plus loin, une échappatoire dans quelque chose qui va nous procurer ce que cet état ne nous procure pas ou ne semble pas nous procurer : énergie, entrain, inspiration, joie, bonheur, n’importe quoi. Seulement complètement, inconditionnellement écouter ce qui se passe maintenant, est-ce possible ? »

JOAN TOLLIFSON a fait partie de l’équipe de Toni Packer au Centre de Springwater durant cinq ans.

Source : le magazine - enseignantes célébrées

vendredi 9 juin 2017

L'art des préceptes : Simone Jiko Wolf - Sagesses Bouddhistes 2017

Quand on devient bouddhiste et que l’on s’engage dans le Dharma, la voie du bouddha, on doit suivre des préceptes, ou engagements, bien spécifiques, qui orientent nos comportements tant vis-à-vis de nous-mêmes que des autres. Sagesses Bouddhistes reçoit Simone Jiko Wolf, qui définira les préceptes à suivre dans le zen sôtô, sa tradition. Elle va définir quels sont les principaux préceptes, comment les recevoir et les appliquer tout au long de notre vie.